Histoire d’un avion qui s’appelait « Anaconda »

Pendant plus de 35 ans, les courses de pylônes avec des avions de Formule 1 ont émaillé les calendriers européens, alors même que cette discipline était méconnue en Amérique. En 2007, plus de 100 courses de Formule 1 eurent lieu en Europe. 2008 vit 5 courses de F1 se dérouler en France (Castres et Saint Flour en juin, Rouen en juillet, Saint Flour à nouveau en août et enfin Albert, à côté de Cambrai, en septembre, toutes organisées par l’Association des Pilotes d’Avions de Formule (APAF) alors présidée par le regretté Pierre Yout), et une seule aux USA…

"Anaconda" au Castellet en 1976, en ouverture de l'article de John Taylor
« Anaconda » au Castellet en 1976, en ouverture de l’article de John Taylor (ci-dessous)

La catégorie « midgets » apparut en 1970 en Europe, sur l’Ile de Man, où deux Cassutt britanniques et trois Rollason Betas – un dessin local – introduisirent la course aérienne à l’américaine auprès d’un public jusque-là familier des courses « à handicap ». Cette première édition compta 5 courses et d’autres types s’y joignirent rapidement : un Shoestring, puis une paire de Cosmic Wings et finalement les Cassutt.

Du Turbulent VW au Beech Baron

Contrairement aux courses « à handicap », où l’on peut voir courir tout type d’avion, du Turbulent motorisé par un VW au Beech Baron en passant par le Tiger Moth ou le Cessna 172, où les circuits s’étendent hors de vue du public sur 24 ou 32 km et où les avions partent séparément pour finir groupés, les « midgets », à motorisation uniforme de 100 ch., décollent en patrouille serrée, courent aile dans aile sur un circuit court totalement visible du public et terminent groupés. Bien que les vitesses n’égalent pas celles pratiquées aux USA, il n’est pas rare de voir des victoires se jouer au dixième de seconde.

En 1976, la France rejoint la liste de pays organisateurs, avec un grand prix (le « Paul Ricard Aviasport Trophy Race » que beaucoup surnomment le « first International Grand Prix ») de 8 tours de 4,61 km sur le circuit automobile Paul Ricard du Castellet, qui se déroule sur trois jours du 16 au 18 juillet. Deux pilotes américains sont inscrits, mais la caisse de son avion étant retardée à Paris, Jack Hall, du Connecticut, ne participera pas. Le seul américain en piste est donc Bill Sullivan, de Henderson, Kentucky. Bill concourt sur un Cassutt IIIM modifié. Immatriculé N51WS, l’avion a été baptisé « Anaconda » et son numéro de course est le 51.

bill_sullivanLe sénateur Sullivan

Bill, de son vrai nom William L. Sullivan – « Sully » pour ses nombreux intimes – n’est pas un pilote de course ordinaire : il est sénateur du Kentucky en activité depuis 1954.

Né en 1921 à Harrodsburg, Kentucky, diplômé du University of Kentucky College of Law, Bill mènera pendant 60 ans une carrière exemplaire d’avocat, de sénateur et occasionnellement de juge spécial à la cour suprême du Kentucky, jusqu’à sa retraite.

Bill, qui chasse à l’occasion l’ours en Alaska avec arc et flèches, joue au golf et pratique couramment la plongée, est un vétéran de la seconde guerre mondiale, lors de laquelle il pilota un P-47 au dessus de l’Europe, et un gentleman respecté dans sa communauté. Il préside en 1957 le bureau aéronautique de l’État du Kentucky – le Henderson City-County Airport lui doit sa première piste goudronnée – et a coutume de se déplacer aux commandes de son P-51 Mustang personnel dans le cadre de ses activités professionnelles. Pilote de course aguerri, il gagne en 1975 le titre national de Formule 1, avant d’arriver au Castellet.

"I am passing to win the silver at the national in reno" -- Bill Sullivan, 1975
« I am passing to win the silver at the national in reno » — Bill Sullivan, 1975

Après avoir signé au Castellet le meilleur tour de qualification en 46,5 secondes à une vitesse de 356 km/h (220,5 mph), Bill s’imposera en 6 mn 31 secondes devant ses concurrents anglais et français, à une vitesse moyenne de 339 km/h (211 mph), décrochant ainsi son titre de Champion du Monde.

Il en profite pour établir un record européen, à 418 km/h (260 mph) dans la ligne droite, 35 ft au dessus du sol.

Retraité depuis 2010, William L. Sullivan décède le 11 septembre 2013, à 91 ans.

« Anaconda »

« Anaconda » est un Cassutt IIIM modifié, #540 construit en 1973. Sous le numéro de course « 51 », il est d’abord nommé « Cheetah » (N4651T), déjà aux mains du sénateur Bill Sullivan, puis « Anaconda » (N51WS) selon la Goodyear list (voir les sources en fin d’article). Vendu en Europe après sa victoire au Castellet, il devient G-BGVM aux mains de T.J. Mirley et reste en Angleterre sans activité connue. En 1989, il est racheté par MM. Bertevas et Broggio, qui débuteront une restauration qui s’achèvera 25 ans plus tard et après le grand départ, survenu trop tôt, de nos deux amis.

C’est en 2010 que débute la restauration par son nouveau propriétaire, terminée par un atelier réputé de Darois, qui amène cet avion à son état actuel. Une restauration sans concession pour une machine dédiée à la vitesse et qui a souffert du passage du temps.

Bruno & Jean-Phi

Sensations en vol

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Mise en route classique, chauffe rapide, roulage exquis grâce à la roulette en prise directe. Essais moteur et alignement sans particularités.

Appréhension certaine, incertitude, concentration maximale, un premier vol longuement répété mentalement : « NE PAS SORTIR DE CE PROGRAMME : mise de gaz franche, cloué dans le dossier, laisser rouler queue basse pour attendre l’efficacité de la direction, mise en ligne de vol, correction impérative du couple gyroscopique exacerbé compte-tenu de la faible masse ». À 65 Kt, rotation, sueurs… Un pavé pendant 2 secondes, quelques oscillations en tangage, accélération jusqu’à 100 Kt en montée, 2600 ft/min 2800 RPM. Réduction rapide de la PA, 120 Kt, 1500 ft/min.

Quelques cercles au dessus de l’aérodrome pour ce premier vol puis vent arrière à 100 Kt, des virages larges à 30° max, il faut de la place, ça va vite !

En finale, excellente visibilité vers l’avant. 80 Kt sans vent, réduction des gaz au dernier moment, touché 3 points et garder l’axe, freinage et dégagement. Retour au parking, de l’air, il fait chaud !!

Merci à tous, joie immense et peine mélangées… Ce 23 août 2013, je suis quadra, « Anaconda » est devenu « Little Mumu » et débute une nouvelle vie…

Une piqure d’adrénaline pure, un vrai plaisir et la certitude d’avoir une machine particulière par notre histoire et ses performances. À l’issue du premier vol, une chose est sûre : c’est performant, exigeant et tellement excitant !! La profondeur est diaboliquement efficace, le gauchissement précis et sans effort et le lacet d’une précision inhabituelle pour un avion léger. Chaque vol est un cérémonial où tout est compté : le temps, la place…

JPQ-anacondaLa boucle est bouclée, il est beau, il a revolé, et j’y étais…

Jean-Phi

Anaconda de sortie de restauration
Anaconda de sortie de restauration

Sources

Création d'un logo pour un avion de course
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